L'achat en ligne : interview de Serge Tisseron

Publié le par Grégory Bellemont

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Voici l'interview issue de Libération.fr de Serge Tisseron,
psychanalyste et directeur de recherche à l'université Paris-X, qui vient de réaliser une étude sur les comportements d'achat sur eBay .


Qu'est-ce qui est différent avec l'achat en ligne, et surtout la vente entre particuliers ? 
L'achat en ligne permet de prendre son temps, de flâner. On peut revenir voir un objet plusieurs fois, inviter des amis à aller le consulter, poser des questions, etc. C'est très relationnel. Alors que le commerce électronique apparaît a priori comme une activité solitaire, on a constaté qu'elle pouvait également être très conviviale. Les plus jeunes, qui maîtrisent souvent mieux l'outil, font faire des affaires à leurs parents et leur transmettent leurs compétences, il y a comme une sorte d'inversion des générations...
L'achat à distance, via l'ordinateur, c'est pourtant le stade suprême du repli sur la sphère privée ? 
En partie. Cela développe l'illusion que le monde vient vers vous. La télévision nous avait déjà habitués à cette domestication du monde, le commerce en ligne s'est engouffré dans cette brèche. Tout est virtuel, mais à partir de ces données de base des comportements différents peuvent naître.
Il y aurait donc plusieurs manières d'appréhender ce commerce virtuel ? 
Tout à fait. Certains «eBayers» font le choix de réinvestir le réel, c'est-à-dire de faire des affaires, des rencontres, de se servir d'Internet comme d'un espace servant à améliorer et à élargir leur quotidien. D'autres, au contraire, basculent dans l'imaginaire, rêvent d'objets et d'achats sur un mode dématérialisé. On a rencontré des gens qui ne sont là que pour le frisson des enchères. Ces gens, qui vont sur eBay comme on irait au casino, privilégient des ventes en toute fin d'enchères car ce qui leur importe, c'est l'excitation du dernier quart d'heure. Dans un autre genre, certains nous ont dit ne pas ouvrir leurs paquets, préférer rester sur l'idée qu'ils ont d'un objet. Entre un achat impulsé à partir d'une photo en timbre-poste et la réalité d'un paquet reçu, il y a parfois un monde, et beaucoup disent être déçus. Du coup, on se préserve en ne déballant pas l'objet, ou pas tout de suite.
Passer des heures sur des enchères en ligne, n'est-ce pas aussi un moyen de combler les vides de sa vie ? 
Cela permet dans certains cas de se cacher à soi-même des choses pénibles, comme un déficit relationnel, ou de ne pas se retrouver confronté à la solitude. On va sur le Net comme on laisse la télé allumée ; c'est une présence. En faisant des affaires ou des pseudo-affaires, en payant quelque chose 10, 20, 50 euros de moins qu'ailleurs, le plaisir est également dans la satisfaction de sa débrouillardise, la célébration d'un certain narcissisme. C'est pourquoi l'astuce de la mise à prix à 1 euro est diabolique, très engageante, même si, à la fin, le prix rejoint plus ou moins celui du marché. Le caractère très virtuel de l'argent engagé se voit au fait que l'objet acheté est souvent perçu comme «un cadeau» au moment de sa réception, comme si la dépense n'avait même pas eu lieu. On se remercie, on se note, on se congratule entre «eBayers», parfois aussi on s'allume...
On estime qu'à l'heure actuelle 15 000 personnes en France tirent des revenus significatifs de leur présence sur ces sites. Est-ce un nouveau moyen de s'enrichir ? 
C'est vrai pour certains, des chômeurs, des retraités, des radins, mais cela reste limité... Ce qui me paraît significatif, c'est qu'il se joue à travers eBay une nouvelle séduction du capitalisme, dans la liberté qu'il laisse à chacun de jouer à la marchande, de faire ses petites affaires. Il y a longtemps, les gens achetaient les objets dont ils avaient besoin, après ils ont voulu ceux qu'ils désiraient, qui leur donnaient un statut, maintenant c'est le simple fait d'acheter qui les divertit.

Publié dans Interview

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